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Voici un témoignage extrait du livre "Aspie je t'M" de Marie d'Ardillac (publié sur ce blog avec accord de l'auteure).

" Dans Aspie je t'M Marie témoigne avec une extrême sensibilité de sa relation amoureuse avec un homme présentant le syndrome d'Asperger. Un témoignage fort qui se veut un phare, une petite étoile pour les personnes dans la même détresse que fut la sienne. Une très belle histoire d'amour."

Extraits :

" Et voilà qu’au fil de mes investigations et de mes analyses une idée douloureuse fit son chemin. Etais-je pour ma part tout à fait normale pour m'être ainsi laissée aller à cet amour différent ? Avec toutes les bizarreries que je relevais régulièrement chez ce Gabriel par ailleurs tellement intelligent, ma conception de la normalité se trouvait mise à mal. Qu’en était-il vraiment de celle-ci ? Où commençait-elle ? Où finissait-elle ? S’il m’arrivait parfois de douter de la mienne j’avais toujours préféré balayer cette question existentielle car je savais que je ne pouvais pas y répondre, quant à ceux qui prétendaient avoir la réponse, je me sentais toujours en contradiction sur bien des points avec leur allégations. Notre normalité, à Gabriel, à moi, à nous, n’avait rien d’évident. Si dans la rue notre couple n’était pas forcément conventionnel, si les réactions de Gabriel pouvaient parfois me mettre mal à l’aise par rapport aux personnes que nous côtoyions cela ne me posait pas pour autant un problème. Alors qu’en était-il de moi-même ? Normale ? Anormale ? J’étais amoureuse de Gabriel au point de me fondre complètement en lui. Ma normalité ou mon anormalité tenait à la fois à sa normalité et à son anormalité. Le miroir se troublait et j’en vins à me poser la question. Et si moi-même j’étais autiste ? Cette douloureuse remise en cause était-elle uniquement de mon fait ou bien d’autres partenaires d’autistes l’avaient-ils eux-mêmes expérimentée ? De cela non plus, je n’en savais rien et c’était pour moi une souffrance supplémentaire. Mon trouble ne pouvait être soulagé. Je ne pouvais prétendre à aucune réponse des professionnels de médecine qui me suivaient pour une banale dépression. Ils ouvraient tous de grands yeux quand je parlais d’autisme et pour m’aider à me sortir de ce gouffre, ils me ramenaient toujours à moi, m’incitant à trouver les solutions en moi. Or, j’avais du mal avec ce moi, tourmenté par un syndrome qui m’était tombé dessus et qui bousculait tous les codes. Ma question n’était pas seulement moi mais les TED et moi." p.148

" C’est ainsi que j’ai découvert Gabriel, fragile et secret derrière sa carapace d'homme qui voulait faire croire à sa normalité, pur et candide derrière une intelligence incontestable. S’il était initié sur bien des sujets mieux que je ne l’étais, en revanche, il n’avait toujours pas, à trente ans, réussi à s’établir dans sa vie. Certains détails, comme celui de mentionner sur son adresse postale le nom de ses parents, en étaient la parfaite illustration. Il habitait « chez monsieur et madame ses parents », et, avec cette précision sémantique qui le caractérisait, il ne disait jamais « chez moi » mais « chez mes parents ». Sa vie, c’était sa vie chez ses parents, sa vie dans la ferme familiale. C’était une façon de considérer les choses que j’avais du mal à concevoir. D’autres jeunes gens de mon entourage, dans l’obligation de partager le toit familial, savaient s’octroyer une indépendance, tout au moins dans leur tête, et en partie dans leur choix de vie. Gabriel, non ! J’en arrivai alors à me poser plein de questions pour expliquer le vide dans sa vie sociale et sentimentale. Était-il physiquement laid ? Effrayant ? Était-il handicapé ? Quand je cherchais parfois à lever le voile, il se fondait dans un éclat de rire, ou bien ajoutait tellement d’humour à sa réponse que celle-ci n’en était jamais une." p.168

" Nous avions fixé un autre rendez-vous le lendemain. Je le retrouvai plus détendu. Sa tenue vestimentaire n’était pourtant guère plus réjouissante que celle de la veille. Il avait troqué le petit short rouge pour un bermuda fleuri tout droit sorti de la même penderie. Le pire fut le surlendemain. L’extra-terrestre se présenta, moulé, engoncé dans une tenue intégrale et très colorée non pas de martien mais de … cycliste. Chose d’autant plus surprenante qu’il ne pratiquait pas le vélo ! Ce fut encore une bizarrerie dont nous avons ri depuis, en y ajoutant quelques grains de sel de ceux que Gabriel affectionnait – le casque qui manquait et les antennes aussi – mais je n’ai jamais eu l’explication sur le choix, tellement baroque, d’un tel équipement pour un rendez-vous d’amour. — Décidément, ce jeune homme ne fait guère d’efforts pour ses tenues, ne puis-je m’empêcher de remarquer, ou alors s’il en fait – car j’étais persuadée que la tenue de cycliste avait été choisie avec l’intention de me plaire – ça tombe complètement à côté de la plaque. Quel que fut l’accoutrement, l’habit ne faisant pas le moine, nous prîmes l’un et l’autre beaucoup de plaisir à nous retrouver sur ces quatre jours. Le visage de Gabriel restait le plus souvent éclairé de son curieux sourire qui se faisait pourtant plus lumineux, plus expressif aussi. Je savais combien il était malheureux de n’avoir jamais pu s'attirer les faveurs des filles et je pensai alors que plus jeune, j’aurais sans doute été moi aussi, déroutée par ce sourire, qui sans être glacial, pouvait, comme je pus le constater par la suite, se figer en un rictus automatique tellement forcé qu'il en devenait dérangeant. Ses yeux étaient pourtant superbes et leur bleu transparent avait quelque chose de magnétique, ce qui était paradoxal avec le fait qu’ils soient si étrangement fuyants. J’étais convaincue qu’il faisait en permanence des efforts pour les obliger à garder leur trajectoire et fixer la personne qui se trouvait en face de lui. Que de fois n’avais-je remarqué combien ses beaux yeux avaient tendance à se perdre loin, très loin ! Mais Dieu, qu’ils étaient beaux ! Ce séjour, trop court, fut néanmoins merveilleux d'amour et de découvertes. L’amour nous enveloppait, nous transportait avec une pureté que bien des personnes auraient eu du mal à saisir. L'homme qui m'avait séduite par son intelligence et sa sensibilité, l'homme mûr qui s’était imposé derrière son écran me donnait l’impression d’être hors du temps, d’un âge indéfinissable tant physiquement que mentalement. L’homme et l’enfant se mêlaient et l’amour qu’il découvrait avec moi faisait tout juste de lui un adolescent. J'avais gardé au fond de moi ce tempérament de gamine que l'on pouvait parfois me reprocher, et cet amour subitement me redonnait mes ailes d'adolescente, mais à la différence de Gabriel, les obligations sociales m'avaient imposé des repères bien calés. Pourtant, je réalisais qu’en dépit de mes repères bien calés, je prenais avec cette histoire un virage à quatre-vingt-dix degrés et j’avais le pressentiment qu’elle allait m’entraîner dans un dédale dont je ne maîtriserais ni l’avancée ni l’issue. Il me revint un poème que nous avions composé ensemble intitulé « Ariane ». Ariane je l’étais bel et bien, mais je compris par la suite que seule, il n’était pas facile de dérouler le fil." p.183

Blog : http://mariedardillac.blogspot.com

Tag(s) : #Témoignages, #Lectures

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